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Recensions ‘Europa’

Le Monde

Des professeurs qui écrivent des romans, il y en a depuis longtemps. Même s’il n’est pas toujours bien vu dans le milieu des doctes de s’adonner à un genre auquel colle une ancienne et tenace réputation de frivolité. Ajoutons-y le sexe : la science paraît-il est mâle, alors que le roman est génétiquement destiné aux lectrices, même si la frontière est devenue poreuse. Bref, un universitaire romancier ressemble toujours, aux yeux de ses collègues, au professeur Unrat poussant la porte de L’Ange bleu pour faire sa cour à Lola. Discrète réprobation à laquelle se mêle une aussi discrète jalousie, tout à fait compréhensible : l’exercice du roman s’accompagne parfois de douces récompenses -symboliques ou non – étrangères à l’austérité spartiate des publications d’université. L’écart se manifeste dans le langage : on dit que les uns écrivent et que les autres publient.

Un universitaire qui écrit un roman n’écrit pas obligatoirement un roman universitaire. Il peut si ça lui chante s’essayer au roman d’amour. Le roman universitaire est un genre. Il se caractérise par la mise en fiction romanesque d’un certain nombre de savoirs et de savoir-faire appartenant à la tradition érudite. Malgré quelques succès sporadiques, le genre est demeuré marginal jusqu’en 1980. Cette année-là, un professeur de sémiologie de l’université de Bologne, spécialisé dans l’analyse des relations entre les structures littéraires et la réception du public, décide de passer de la théorie à la pratique et de la science à ses applications. Le succès international du Nom de la rose marque l’entrée triomphale de la critique savante des textes sur les terres fertiles de la fiction grand public. L’Amérique accueille Umberto Eco comme le représentant le plus exotique de la vieille, très vieille culture de l’Europe érudite et de ses grimoires.

Le foudroyant succès d’Eco suscite, réveille ou encourage bien des vocations sur les campus et dans les laboratoires. Au XVIIIe siècle, Fontenelle utilisait le badinage amoureux pour enseigner l’astronomie et les mathématiques aux dames du monde. Au XXe siècle, on procède à l’inverse : l’histoire égyptienne, les rites des tribus universitaires anglaises ou la technologie informatique servent de passeport à quelques enseignants pour franchir les murs de la salle de cours et goûter aux joies et aux bénéfices du succès populaire.

C’est de la vulgarisation à l’envers. Les livres de Tim Parks appartiennent à ce domaine que les auteurs anglo-saxons ont déjà abondamment labouré. Avec souvent, comme chez David Lodge, plus d’habileté que d’inspiration. Tim Parks, né à Manchester en 1954, vit et enseigne depuis plus de vingt ans en Italie où il est également le traducteur de Calasso, de Calvino et de Moravia. Qu’il se mette directement en scène comme dans Adultère ou qu’il invente, dans Destin, un personnage, Parks ne sort guère dans ses livres – pour le moins dans ceux qui sont désormais traduits en français (l) – de ce cercle ‘enseignants, de linguistes et d’écrivains de la théorie. Avec ses valeurs, ses systèmes de référence, ses choix de langage, ses habitudes sociales, ses frustrations, son culte généralisé et uniforme de la différence et de l’originalité. Un petit monde qui a l’art et l’habitude de ne pas affronter directement la réalité mais d’en atténuer la violence à l’aide des coussins protecteurs que lui fournissent le langage, la théorie et l’usage digressif de la pensée.

Mais, constate Parks, ce refus du réel qu’on reprochait tant aux intellectuels est désormais la marque de la société toute entière, bien décidée à l’oublier ce réel, par tous les moyens. Par le jeu, par la fête, par les machines, par les slogans, par 1’exaltation de la complexité – “plus les moyens de communication sont complexes plus leurs contenus sont superficiels “-par la prolifération du virtuel. Le romancier pourrait en tirer quelques effets efficaces et moralisateurs sur les périls de notre modernité. Mais sa voie est plus escarpée et plus ambitieuse: il s’agit moins pour lui de faire comprendre que de faire éprouver. La force particulière de Parks, c’est de faire de la pensée une forme supérieure de la sensibilité, ouvrant la voie à toutes les autres formes. A l’envers du roman américain, tout s’y passe dans l’esprit. Dans Destin, un écrivain anglais vivant en Italie, Christopher Burton, prépare un livre sur les identités comparées des Anglais et des Italiens. Comment il y a une manière anglaise et une manière italienne de regarder, de sentir, de comprendre, de faire de la politique, de la cuisine, du sport et de l’écriture. Une manière de vivre et une de mourir. Derrière cette hypothèse, une interrogation qui hante Parks et qu’on retrouve dans Adultère, comment peut-on concevoir une union entre des gens dont les structures mentales et affectives sont à ce point étrangères les unes aux autres?